11

Une infirmière vint éveiller Susan à six heures du matin. Ce mercredi était une nouvelle journée de grisaille mais il ne pleuvait pas.

Jeffrey McGee arriva moins d’une demi-heure plus tard. Il l’embrassa et ses lèvres s’attardèrent un peu plus longtemps sur sa joue.

— Je ne pensais pas vous voir si tôt, lui dit Susan.

— Je tiens à superviser personnellement la plupart des examens.

— Vous avez pourtant dû vous coucher très tard.

— Non, je me suis enfui sitôt après avoir infligé mon discours aux membres de l’association. Je ne leur ai pas laissé le temps d’organiser un lynchage.

— Sérieusement, comment cela s’est-il passé ?

— Personne ne s’est servi de son dessert en guise de projectile.

— Je vous avais dit que ce serait un triomphe.

— Je dois préciser que le dessert était la seule chose mangeable de tout le repas. Personne n’a voulu y renoncer !

— Je sais que vous avez été formidable.

— Je ne pense pas faire une carrière de conférencier. Mais assez parlé de moi. J’ai cru comprendre que la soirée avait été plutôt animée, ici.

— Oh, non ! Elles vous en ont parlé ?

— Bien sûr. Et vous allez me le répéter, en détail.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est un ordre.

Ce fut avec gêne qu’elle lui parla du cadavre découvert derrière le rideau. Après une bonne nuit de sommeil, tout cela lui paraissait ridicule et elle se demandait comment elle avait pu croire une chose pareille.

— Un véritable film d’horreur ! déclara McGee lorsqu’elle eut achevé son récit.

— Je regrette que vous n’ayez pu assister à cette projection privée.

— Mais ce n’est qu’un nouvel épisode…

— Des « Mésaventures de Susan Thorton », le nouveau feuilleton qui pulvérise tous les indices d’écoute.

— Pas une série télévisée, mais une série d’hallucinations.

Il fronça les sourcils et toucha son front pour s’assurer qu’elle n’avait pas de fièvre.

— Comment vous sentez-vous ?

— Je ne saurais aller mieux, compte tenu des circonstances.

— Froid ?

— Non.

— Vous tremblez.

— Un peu.

— Beaucoup. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Je suis… morte de peur.

— Il n’y a pas de quoi.

— Mon Dieu, mais que m’arrive-t-il ?

— C’est ce que nous allons tenter de découvrir.

Le matin du jour précédent, lorsqu’elle s’était abandonnée contre McGee et lorsqu’elle avait pleuré sur son épaule, elle s’était imaginé (et avait voulu croire) que la situation ne pourrait empirer désormais. Pour la première fois de sa vie, elle avait dû admettre qu’elle n’était pas invulnérable. La révélation avait été pénible pour une femme qui avait fondé son existence sur le postulat erroné selon lequel elle était immunisée contre tout débordement émotionnel. Mais elle se trouvait à présent confrontée à une révélation plus épouvantable encore. Après avoir placé son destin entre les mains de McGee et du personnel de cet hôpital, elle prenait lentement conscience qu’ils risquaient d’échouer, qu’ils n’étaient pas infaillibles et qu’en cas d’échec, elle se retrouverait condamnée à une existence chaotique où elle ne pourrait différencier la réalité de l’imaginaire, et où elle finirait par sombrer dans la démence.

Telle était la raison de ses tremblements incontrôlables.

— Mais qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ?

— Ça va aller mieux, promit McGee.

— Pour l’instant… ça empire, fit-elle d’une voix faible.

— Non, non. Croyez-moi, votre état est loin de s’aggraver.

— Je suis sûre que si.

— Susan, votre hallucination de la nuit dernière a peut-être été plus horrible que les autres…

— Peut-être ?

— D’accord, elle a été plus horrible que les autres…

— Et plus précise aussi, plus réelle.

— … et plus précise, plus réelle. Mais lorsqu’elle s’est produite, vous n’aviez pas eu de crise depuis le matin. Vous n’oscillez pas constamment entre la réalité et…

Susan secoua la tête pour l’interrompre.

— J’ai eu une autre hallucination, entre-temps.

— Quand ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

— Hier après-midi.

— Lorsque vous étiez avec Mrs Atkinson ?

— La séance de rééducation était finie et j’attendais d’être ramenée ici…

Elle lui expliqua que Murf et Phil l’avaient poussée dans la cabine d’ascenseur où l’attendaient les quatre morts-vivants.

— Pourquoi ne pas m’en avoir parlé, hier soir ?

— Vous étiez pressé…

— Un médecin digne de ce nom a toujours quelques instants à consacrer à un patient qui souffre.

— Ma crise était terminée quand vous êtes venu.

— Vous aviez gardé tout cela au fond de vous-même.

— Je ne voulais pas que vous soyez en retard à votre réunion.

— Ce n’est pas une excuse, Susan. Je suis votre médecin.

— Je vous en prie…

Elle fixa ses mains, incapable de soutenir son regard. Elle ne pouvait lui avouer qu’elle ne lui avait pas parlé de cette hallucination de peur de paraître hystérique, de peur de se rendre ridicule à ses yeux. Et surtout, de peur qu’il ne la prenne en pitié. À présent qu’elle commençait à se croire amoureuse de lui, susciter sa pitié était bien la dernière chose qu’elle pouvait souhaiter.

— Vous devez me dire tout ce qui vous arrive, tout ce que vous ressentez. Absolument tout. Faute de quoi je risque de ne pas noter le symptôme qui permettrait de découvrir l’origine de vos troubles. Je dois disposer de tous les éléments pour établir un diagnostic valable.

— Vous avez raison. À l’avenir, je ne vous cacherai plus rien.

— C’est promis ?

— Promis.

— Parfait.

— Mais vous pouvez constater que mon état s’aggrave.

Il tendit la main et caressa sa joue.

Elle releva les yeux vers lui.

— Écoutez, même si vous avez des crises plus fréquentes, elles sont limitées dans le temps. Et vous êtes ensuite capable de les considérer avec sérénité. Vous avez conscience que ce sont de simples hallucinations. Si vous pensiez encore qu’un mort-vivant est apparu dans cette chambre, la situation serait grave et je commencerais à m’inquiéter, j’aurais moi aussi des sueurs froides… À votre avis, est-ce que je présente des signes de quelqu’un de follement angoissé ? En me voyant, pensez-vous à un spot publicitaire pour un déodorant ? Hein ? Répondez-moi.

— Vous êtes aussi net qu’une biscotte sortant de son paquet.

— Aussi sec qu’un coup de trique. Aussi fringant qu’un poulet rôti comme je sais en préparer moi-même. Au fait, savez-vous faire rôtir les poulets ?

— Je crois que oui.

— Sont-ils complètement desséchés en sortant du four ?

— Non.

— Ouf ! J’avais peur que vous ne soyez pas une bonne cuisinière.

Qu’avait-il voulu dire ? se demanda-t-elle. Qu’il s’intéressait à elle autant qu’elle s’intéressait à lui ? Elle ne pouvait pas se fier à ses sens, être sûre de bien interpréter ses propos.

— Mais vous devez avoir une attitude positive. Relevez la tête. C’est un ordre du médecin. Je vais aller chercher deux aides-soignants et un chariot, puis nous descendrons effectuer ces examens. Êtes-vous prête ?

— Je le suis.

— Sourire ?

Elle sourit.

Le médecin également.

— Parfait, maintenant restez souriante jusqu’à nouvel ordre. (Il se dirigea vers la porte, et ajouta par-dessus son épaule :) Je reviens tout de suite.

Il sortit et elle cessa de sourire.

Elle regarda le rideau du second lit qui lui dissimulait la fenêtre.

Susan aurait aimé apercevoir le ciel, même s’il était aussi gris et chargé que la veille.

Jamais encore, elle ne s’était sentie si lasse et inutile, pourtant elle avait commencé à recouvrer des forces. Le découragement : tel était son ennemi désormais. Susan était déprimée, non seulement parce qu’elle avait dû s’en remettre à d’autres, mais également parce que ces autres avaient un contrôle absolu sur son destin. Elle était réduite à l’impuissance. Elle serait sur la table d’examen comme un corps privé d’esprit, et ils pourraient la sonder tout à loisir pour trouver une explication à son cas.

Elle regarda à nouveau le lit de Mrs Seiffert. Le rideau blanc était immobile.

Au cours de la nuit précédente, Susan n’avait pas simplement tiré le rideau d’un lit d’hôpital. Elle avait écarté le voile derrière lequel sa folie était tapie. Pendant quelques minutes de cauchemar, elle avait basculé dans le monde trouble de la démence, et bien peu en revenaient.

Elle se demanda comment les choses auraient tourné si elle n’avait pas fui l’apparition, si son orgueil l’avait stupidement empêchée de s’enfuir devant le cadavre en décomposition de Jerry Stein. Elle redoutait de connaître la réponse. Si elle était restée, si son amant mort depuis si longtemps était sorti du lit pour l’étreindre et coller ses lèvres putrides sur les siennes dans un baiser infernal, elle aurait cru mourir. Que Jerry Stein fût réel ou imaginaire, hallucination ou réalité, elle n’aurait pas supporté son contact. On l’aurait retrouvée recroquevillée sur le sol, l’esprit réfugié dans les profondeurs de son être, et on l’aurait transférée de cette chambre de l’hôpital de Willawauk à la cellule capitonnée d’un asile d’aliénés.

Elle savait qu’elle ne pourrait endurer ces tortures plus longtemps. Pas même pour McGee. Pas même pour le bonheur que leur réservait peut-être l’avenir si elle se rétablissait. Sa tension nerveuse était trop grande.

Mon Dieu, pensa-t-elle. Faites que les examens révèlent quelque chose. Faites que McGee trouve la solution. Par pitié.

 

*

* *

 

Les murs et le plafond étaient bleu pâle. Couchée sur le chariot, la tête à peine rehaussée par un petit coussin, Susan avait l’impression de flotter dans un ciel d’été.

McGee apparut à côté d’elle.

— Nous allons commencer par un électroencéphalogramme. Rassurez-vous, c’est indolore.

— Je sais.

— Nous obtiendrons une représentation graphique de votre activité cérébrale. Toute anomalie devrait apparaître.

— Devrait ?

— Rien n’est parfait.

Une infirmière poussa l’appareil à côté de Susan.

— Les résultats seront plus fiables si vous êtes détendue, lui dit McGee.

— Je le suis.

— Voyons voir votre main. Levez-la et tendez-la devant vous, les doigts serrés. Bon. Maintenant, écartez-les.

Il les observa attentivement quelques secondes, puis hocha la tête.

— Bien, vous ne mentez pas. Vous ne tremblez plus.

Dès qu’elle s’était retrouvée dans cette salle, Susan avait perdu une partie de sa nervosité. Sa formation scientifique lui permettait de comprendre et d’apprécier à leur juste valeur les examens, les analyses, cette recherche méthodique d’une réponse par l’élimination des possibilités jusqu’au moment où une seule subsistait. Elle connaissait bien le processus et il lui inspirait confiance.

Elle avait également confiance en McGee. Elle mettait beaucoup d’espoir dans ses capacités et son intelligence.

Les examens fourniraient une réponse, tôt ou tard.

Elle en était certaine.

McGee plaça huit électrodes sur le crâne de Susan, quatre de chaque côté.

— Nous allons enregistrer séparément la partie gauche et la droite, puis les comparer, dit-il.

L’infirmière mit l’appareil en marche.

— Ne bougez pas la tête, ajouta McGee.

Elle fixa le plafond.

Le médecin observait un écran cathodique, hors de son champ de vision.

— Tout paraît normal, fit-il, légèrement désappointé. Pas de crêtes, pas de droites. Un tracé régulier, tout à fait dans les normes.

Susan restait immobile.

— Négatif, dit-il enfin.

Susan l’entendit abaisser son interrupteur.

— Je vais comparer les deux enregistrements.

Il resta un moment silencieux.

L’infirmière alla préparer un autre appareil, pour Susan ou le patient suivant.

Finalement, McGee arrêta la machine.

— Alors ? lui demanda Susan.

— Rien.

— Rien du tout ?

— Un électroencéphalogramme n’est jamais fiable à cent pour cent. Il arrive que des patients atteints d’une grave maladie cérébrale aient un tracé normal, ou le contraire. Cet appareil facilite le diagnostic mais il ne représente que le premier stade.

Déçue, mais certaine que d’autres examens permettraient de découvrir l’origine de ses troubles, Susan lui demanda :

— Et maintenant ?

— On va prendre de nouvelles radiographies de votre crâne, dit-il en ôtant les électrodes.

 

*

* *

 

La salle de radiographie était une pièce blanc cassé encombrée d’un matériel qui parut à Susan quelque peu démodé. Elle n’était pas experte en la matière mais elle comprit qu’on ne pouvait s’attendre à trouver un scanner dans un petit hôpital du fond de l’Oregon.

Le radiologue, un jeune homme répondant au nom de Ken Piper, développa les clichés qu’il plaça sur deux visionneuses. Avec McGee, ils les étudièrent en échangeant quelques mots à voix basse.

Susan les observait depuis le chariot.

Ils ôtèrent les radios, en placèrent d’autres contre l’écran.

Finalement, McGee se détourna, pensif.

— Qu’avez-vous trouvé ? demanda Susan.

Il soupira.

— Pas de traces de lésion, en tout cas.

— Ou d’épanchement, compléta Ken Piper.

— Ni de déplacement de l’épiphyse, comme c’est parfois le cas lorsqu’un patient souffre d’hallucinations, conclut McGee. Aucune dépression de la boîte crânienne.

— Votre cerveau semble tout à fait normal, déclara joyeusement Piper, en souriant à Susan. Vous n’avez aucune raison de vous inquiéter.

Elle regarda McGee et lut ses pensées dans ses yeux. Piper se trompait, son diagnostic n’avait rien de rassurant.

— Et maintenant ? s’enquit-elle.

— Il reste à effectuer une ponction lombaire, dit-il à Susan, qui tressaillit. Il existe certaines anomalies que seule cette méthode permet de découvrir.

Il téléphona aussitôt au laboratoire de l’hôpital pour demander une analyse complète des prélèvements qu’il allait faire.

— Autant en finir rapidement, déclara-t-il en raccrochant.

Si la ponction ne fut pas indolore en dépit d’une anesthésie locale, elle ne fut pas aussi douloureuse que Susan l’avait craint. Ses yeux s’emplirent de larmes et elle se mordit la lèvre inférieure, mais le plus difficile était de rester parfaitement immobile de crainte de casser l’aiguille.

McGee surveillait le manomètre.

— La pression est normale, dit-il.

Deux minutes plus tard, lorsqu’il eut terminé, Susan poussa un soupir de soulagement et se sécha les yeux.

McGee leva le tube empli de liquide céphalo-rachidien pour en étudier la transparence.

— Eh bien, au moins est-il clair.

— Dans combien de temps aurons-nous les résultats ? demanda-t-elle.

— Ce sera assez long, mais il reste quelques examens à effectuer. En forme pour donner un peu de sang ?

— Je ferais n’importe quoi pour servir notre cause.

 

*

* *

 

Peu avant dix heures, McGee se rendit au labo afin de se renseigner sur le déroulement des analyses, et Murf et Phil vinrent chercher Susan pour la ramener dans sa chambre. Tout en sachant que ce qu’elle avait vécu dans l’ascenseur était imaginaire, Susan n’était pas à son aise.

— Tout le monde vous réclame, là-haut, lui dit Phil en poussant le chariot.

— Ils sont tous tristes, au premier, ajouta Murf. Tout est sinistre, sans vous.

— Comme un cachot.

— Comme un cimetière.

— Comme un hôpital.

— Nous sommes dans un hôpital, dit-elle, entrant dans leur jeu afin de se changer les idées comme ils approchaient des ascenseurs.

— C’est parfaitement exact, approuva Murf. Mais votre présence…

— … lui donne un air de fête…

— … on se croirait dans un palace…

— … situé dans une lointaine contrée ensoleillée…

— … un pays exotique et fascinant…

— … comme la Mésopotamie.

Ils atteignirent les cabines et Susan retint sa respiration.

— Phil, je t’ai déjà dit que la Mésopotamie n’existe plus.

Murf pressa le bouton d’appel.

— Alors, où vais-je passer chaque hiver, Murf ? Mon agent de voyages m’affirme que c’est en Mésopotamie.

Les portes s’ouvrirent et Susan se raidit. Mais aucun mort-vivant ne l’attendait à l’intérieur.

— Tu as un agent de voyages véreux, Phil. Il t’envoie probablement dans le New Jersey.

Seigneur, je ne peux pas vivre ainsi ! pensa Susan comme ils sortaient de la cabine, au premier étage. Je ne peux passer le reste de mon existence à suspecter et craindre tout le monde. Je ne peux vivre en attendant à chaque instant qu’une monstruosité surgisse de derrière chaque porte ou du moindre recoin.

Un être humain normalement constitué pouvait-il supporter une vie qui évoquait un voyage infernal et épuisant dans la maison hantée d’une fête foraine éternelle ?

Dans ces conditions, qui pouvait souhaiter continuer à vivre ?

 

*

* *

 

Jessica Seiffert n’était plus là.

Le rideau avait été repoussé.

Un aide-soignant retirait les draps et les entassait dans un chariot à linge.

— L’état de Mrs Seiffert a empiré. Elle a été transférée dans le service des grands malades, répondit-il à la question de Susan.

— C’est bien triste.

— Nul ne peut échapper à la mort.

Mais si Susan se sentait désolée pour Mrs Seiffert, elle était aussi grandement soulagée de son départ.

Et elle était heureuse de revoir la fenêtre, bien que le ciel fût gris et brumeux, annonciateur d’un nouvel orage.

 

*

* *

 

Susan avait regagné sa chambre depuis dix minutes quand Mrs Baker entra avec un plateau.

— Vous n’avez pas pris de petit déjeuner et vous avez grand besoin de reprendre des forces.

— Je meurs de faim.

— Je n’en doute pas, répondit l’infirmière en posant le plateau sur la table de lit. Comment vous sentez-vous ?

— J’ai l’impression d’être une pelote à épingles, déclara Susan, qui ressentait une douleur sourde à l’endroit de la ponction.

— C’est McGee qui s’est occupé de vous ?

— Oui.

— Alors, estimez-vous heureuse. Ils ne sont pas tous aussi doux que lui.

— Oui, mais je crains qu’il ne soit en retard à son cabinet.

— Le mercredi, il ne reçoit ses clients que l’après-midi.

— Oh, je l’avais oublié. Hier, nous nous sommes vues en coup de vent et je ne vous ai pas demandé comment s’était passée la soirée de lundi.

Mrs Baker cilla, fronça les sourcils.

— La soirée de lundi ?

— Votre rendez-vous. Vous savez… le bowling et les hamburgers…

Pendant deux secondes, l’infirmière ne parut pas comprendre, puis son visage s’illumina.

— Oh ! bien sûr. Mon beau bûcheron.

— Celui qui a les épaules comme une armoire à glace.

— Et dont les mains sont énormes, dures et douces.

Susan sourit.

— Je savais que vous ne l’aviez pas oublié.

— Ce fut une nuit mémorable.

— Heureuse de l’apprendre.

Une expression friponne modifia les traits de Mrs Baker.

— Nous avons fait une partie de quilles. Et pas seulement au bowling…

Susan eut un petit rire.

— Oh, Mrs Baker, je ne vous aurais jamais crue aussi dévergondée.

Les yeux de l’infirmière brillèrent derrière ses lunettes cerclées de blanc.

— La vie est insipide si l’on n’y ajoute pas un peu de sel de temps en temps.

Elle déplia une serviette en papier qu’elle coinça dans le col du pyjama de Susan.

— Je vous soupçonne de ne pas vous contenter d’en ajouter une simple pincée.

— Une poignée de gros sel, parfois.

— Je me doutais que vous étiez une épicurienne.

— Non, une méthodiste. Mais nous savons aussi nous amuser. Maintenant, bon appétit. Il est agréable de vous voir reprendre du poids.

Susan mangea tout en observant le ciel agité. Des nuages de toutes les nuances de gris couraient d’un bout à l’autre de l’horizon.

Peu après onze heures, Jeff McGee passa la voir.

— Désolé d’avoir tant tardé. J’ai reçu les résultats des analyses il y a un moment, mais je me trouvais dans le service des grands malades auprès de Jessica Seiffert.

— Comment va-t-elle ?

— La fin est proche.

— Comme c’est triste.

— Étant donné qu’elle est condamnée, je suis malgré tout heureux que sa fin soit rapide. Elle a toujours été active et le fait de se retrouver clouée dans un lit a dû être très pénible pour elle, dit-il avant de secouer la tête, puis de faire claquer ses doigts sous l’impulsion d’une pensée soudaine. Dites-moi, il m’est venu une chose à l’esprit pendant que je me trouvais près d’elle. Savez-vous pourquoi vous avez vu le cadavre de Jerry Stein, alors que vous la regardiez ? Quelle est l’étincelle qui a mis le feu aux poudres ?

— Quelle étincelle ?

— Leurs initiales.

— Leurs initiales ? répéta-t-elle, sans comprendre.

— Jerry Stein et Jessica Seiffert… J.S. tous les deux.

— Oh, je n’y avais pas pensé !

— Pas au niveau conscient. Mais rien n’échappe au subconscient. C’est probablement cette coïncidence qui est à l’origine de votre obsession au sujet du rideau, et qui l’a rendu terrifiant à vos yeux. Si c’est le cas, vos crises n’ont pas été spontanées mais déclenchées par de petits détails qui ravivaient vos souvenirs de l’Antre du tonnerre. Une fois ce lien établi inconsciemment, il engendre une hallucination.

Cette théorie l’enthousiasmait et Susan lui demanda :

— Si c’est le cas, où est la différence ?

— Je n’ai pas eu le temps d’étudier toutes les possibilités mais cela indiquerait une cause psychologique.

Ce qu’elle entendait ne lui plaisait guère.

— En somme, si mes hallucinations ne sont pas provoquées par un cerveau endommagé, c’est que mon esprit est malade. Voilà ce que vous voulez dire ? Mon cas relèverait de la psychiatrie ?

— Non, non, se hâta de rétorquer McGee. Nous manquons d’éléments pour arriver à une telle conclusion. Pour l’instant, l’hypothèse d’une cause physique reste toujours la plus vraisemblable, compte tenu de votre blessure à la tête et de votre coma.

Susan se raccrochait désespérément à l’espoir que ses troubles étaient dus à une lésion, à un petit caillot de sang qu’une intervention chirurgicale permettrait de faire disparaître. Si elle avait confiance en la médecine, qui était une science, elle se méfiait de la psychiatrie qu’elle considérait comme une sorte de pratique vaudou.

Elle secoua la tête.

— Vous vous trompez au sujet des initiales. Mes hallucinations n’ont pas une origine psychologique.

— J’ai tendance à partager votre opinion mais je ne peux pour l’instant rejeter aucune possibilité.

— Moi, si.

— Je suis médecin et je dois rester objectif.

Il prit sa main, ce qui eut sur elle un effet merveilleusement apaisant.

— Et les analyses du liquide céphalo-rachidien ? s’enquit-elle.

Avec sa main libre, McGee tirailla son oreille.

— Le taux en protéines est normal. Et nous avons effectué une numération globulaire. Un nombre anormalement élevé de globules rouges aurait indiqué une hémorragie à l’intérieur du crâne, à la base du cerveau, ou quelque part le long de l’épine dorsale.

— Mais leur nombre était normal, je présume ?

— Oui. Trop de leucocytes auraient indiqué une infection cérébrale ou spinale.

— Mais leur nombre était également normal.

— Oui.

Susan avait l’impression d’être cernée par une armée de faits indiscutables et impitoyables qui lui hurlaient : Tout fonctionne parfaitement. Ton corps ne t’a pas trahie. Ton cerveau non plus. C’est ton esprit qui est malade, Susan. Tu es folle, c’est tout. Folle à lier. Il faudra bien que tu l’acceptes…

Elle essaya de ne plus écouter ces voix intérieures, de filtrer ce flot de doute et de confusion.

— Les analyses n’ont donc rien révélé d’anormal ? demanda-t-elle sur un ton plaintif.

— Tout est bon, même le glucose. Dans certains cas, des bactéries s’attaquent au sucre et un taux peu élevé est significatif. Mais ce dernier est lui aussi normal.

— Je suis donc l’exemple type d’une femme de trente-deux ans en parfaite santé, dit-elle avec ironie.

McGee était visiblement troublé par ses difficultés à trouver l’origine de ses problèmes.

— Non. Il y a forcément quelque chose qui cloche.

— Quoi ?

— Je l’ignore.

— Ce n’est pas très rassurant.

— Nous poursuivrons nos recherches.

— J’ai l’impression que je ne suis pas près de quitter l’hôpital.

— Détrompez-vous. Nous serons rapidement fixés. Il le faut.

— Mais, comment ?

— Tout d’abord, je compte emporter chez moi les électroencéphalogrammes, les radiographies et les analyses pour les étudier à tête reposée. À la loupe, s’il le faut. Quelque chose a pu nous échapper, ce matin. Un détail… une anomalie imperceptible.

— Et si vous ne trouvez rien ?

Il hésita, parut ennuyé, puis déclara :

— Eh bien… il reste un dernier examen.

— Lequel ?

— Il n’est ni simple ni sans risque.

— Je m’en doute à en juger par votre expression.

— Une angiographie cérébrale. C’est une technique de diagnostic que nous réservons habituellement aux victimes de chocs physiquement handicapées qui doivent subir une intervention chirurgicale, lorsqu’il faut retirer un caillot de sang ou juguler une hémorragie.

— Pouvez-vous me fournir quelques précisions ?

— Nous injectons une substance radio-opaque dans le sang, entre le cœur et le cerveau, autrement dit dans le cou. Assez désagréable.

— Je le devine.

La main de Susan se porta à son cou et le massa machinalement.

— Et ce n’est pas entièrement sans risque. Un faible pourcentage de patients ont des complications pouvant conduire à la mort. Je dirais même un pourcentage insignifiant.

— Mais si vous en avez parlé, il ne peut être considéré comme négligeable.

— Exact.

— Il s’agit d’une sorte de radiographie plus élaborée, n’est-ce pas ?

— Oui. Dès que la substance radio-opaque atteint les vaisseaux sanguins du cerveau, nous prenons une importante série de clichés pour suivre sa dispersion. Cela permet d’obtenir une image parfaitement détaillée du système circulatoire cérébral. Nous connaissons avec précision la taille et la forme de chaque veine et artère. Nous pouvons repérer le moindre caillot, la moindre hémorragie, le moindre renflement ; absolument tout, même microscopique.

— La méthode pour aller au fond des choses.

— Habituellement, je n’ai recours à l’angiographie qu’en cas de perte de la parole, de paralysie des centres moteurs, ou lorsque les troubles mentaux dus à une crise d’apoplexie empêchent le patient de mener une existence normale.

— Ce qui paraît être mon cas.

— Oh, non. Absolument pas. Il existe une énorme différence entre ce genre de choses et vos hallucinations. Croyez-moi, ce qui vous arrive est beaucoup moins grave.

Ils restèrent un moment silencieux. McGee lui tenait les mains, sans rien dire.

— Et si vous ne découvrez rien en étudiant les radios et les analyses, ce soir ? demanda-t-elle finalement.

— Simple supposition.

— Est-ce que vous me ferez une angiographie ?

Il ferma les yeux pour réfléchir.

Susan nota qu’un tic nerveux agitait sa paupière gauche.

— Je ne sais pas, dit-il enfin. Ça dépend de bien des choses. Les médecins ont une vieille maxime : « Si tu ne peux améliorer l’état d’un malade, abstiens-toi de l’aggraver. » Si rien ne démontre que votre problème est d’ordre physique, faire une angiographie serait…

— C’est d’origine physique, insista Susan.

— Même si c’était prouvé avec suffisamment de certitude pour justifier une angiographie, j’attendrais pour cela que vous ayez repris des forces.

Elle passa la langue sur ses lèvres sèches et gercées.

— Et si l’angiographie ne révèle aucune cause physique et que les hallucinations continuent à se manifester ?

— Nous aurons épuisé toutes les ressources offertes par la médecine traditionnelle.

— Je ne vous crois pas.

— Nous devrons nous orienter dans une autre voie.

— Non.

— Susan, consulter un psychiatre n’est pas une chose honteuse.

— Là n’est pas la question. Je ne crois pas qu’il obtiendrait le moindre résultat.

— La psychiatrie moderne a…

— Non, l'interrompit-elle, épouvantée à la perspective de devoir suivre un traitement interminable, d’avoir pendant des années et des années ces épouvantables hallucinations. Non, vous devez trouver ce qui ne va pas. Vous le devez.

Il estima préférable de changer de sujet.

— Je ferai de mon mieux.

— C’est tout ce que je vous demande.

— Je ne me suis pas encore avoué vaincu.

— Je n’en ai jamais douté.

Il dut noter que ses lèvres étaient sèches, car il lui demanda :

— Un verre d’eau ?

— Oui, merci.

Il la servit et elle but. Puis il reposa le verre sur la table de chevet.

— Et votre travail ? Avez-vous eu quelques réminiscences ?

Sa question la surprit. Depuis son coup de téléphone à Philip Gomez, deux jours plus tôt, elle avait remisé cette question au fin fond de son esprit, comme si la Milestone Corporation la terrorisait. Et c’était le cas. Ce simple nom lui donnait des frissons. En outre, elle eut la brusque conviction qu’il existait un rapport entre ses hallucinations – ces rencontres avec des hommes morts – et ses activités professionnelles.

McGee dut percevoir sa peur car il se pencha vers elle, pour lui demander :

— Susan, quelque chose ne va pas ?

Elle décida d’être franche et lui dit qu’il devait exister un lien entre la Milestone Corporation et ces apparitions surnaturelles.

— Un lien ? répéta McGee, perplexe. Quel genre de lien ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

— Auriez-vous eu de telles hallucinations avant votre accident ?

— Non, non. J’en suis certaine.

— Vous n’en paraissez pas tout à fait convaincue.

Elle réfléchit quelques minutes avant de répondre :

— Si, si, j’en suis certaine. Je n’aurais pu l’oublier.

McGee pencha la tête pour l’observer.

— S’il existe une cause physique à votre état, ce que nous souhaitons tous deux, il s’agit d’une blessure due à votre accident.

— Je sais.

— Votre travail n’entre donc pas en ligne de compte. En outre… si nous partons de l’hypothèse d’un surmenage, ou quelque chose de ce genre…

— … nous en revenons à un problème psychologique, acheva-t-elle à sa place. Dépression nerveuse.

— Oui.

— Et ce n’est pas le cas.

— Alors, quel pourrait être le lien avec la Milestone ?

— Je l’ignore.

— Mais vous vous sentez terrorisée ?

— Oui.

— L’explication est simple. Votre peur de la Milestone a les mêmes origines que votre peur de ce rideau. Vous ne pouviez voir ce qu’il y avait au-delà, ce qui laissait le champ libre à votre imagination. Votre travail représente également l’inconnu, et votre esprit comble ce vide avec des hypothèses effrayantes. Peut-être à cause d’une infime lésion cérébrale, vous êtes obsédée par l’Antre du tonnerre et par les événements qui se sont déroulés dans cette caverne. Chaque fois qu’il en a l’occasion, votre esprit vous fait revivre cet événement. Vos hallucinations sont sans aucun lien avec votre travail car il n’existe aucun rapport entre la Milestone et l’Antre du tonnerre. Vous en établissez un parce que… eh bien, parce que c’est ce qui se produit lorsqu’on est obsédé par quelque chose. Comprenez-vous ?

— Oui.

— Vous le savez, mais la Milestone vous effraie malgré tout.

— Chaque fois que vous prononcez ce nom, je me sens parcourue par un frisson glacial.

Elle nota qu’elle avait en effet la chair de poule.

McGee, toujours assis sur le lit, se redressa sans lâcher sa main.

— Vos doigts sont glacés, dit-il. Et ils ne l’étaient pas au début de cette conversation.

— Vous voyez ?

— Cette terreur de la Milestone n’est qu’une manifestation secondaire de votre obsession, une version anodine de la crise au cours de laquelle vous avez vu le cadavre de Jerry. Vous n’avez aucune raison de redouter cette société, pas plus que le travail que vous y faisiez.

Elle hocha la tête, consternée par la nature toujours plus complexe de son état.

— Vous avez sans doute raison.

— Vous savez que j’ai raison.

Elle soupira.

— Voulez-vous que je vous fasse un aveu ? Je préférerais que les fantômes existent, que les morts sortent de leur tombe pour se venger, comme dans certains films d’horreur. Il me serait plus facile d’affronter la situation. Pas de ponction, pas d’angiographie, pas de doutes pour me torturer. Je n’aurais qu’à m’adresser à un exorciste qui renverrait tous ces esprits démoniaques en enfer.

McGee fronça les sourcils et la fixa, surpris.

— Je n’aurais jamais pensé vous entendre tenir de tels propos !

— Rassurez-vous, je sais que les fantômes n’existent pas. En outre, les spectres sont transparents, à moins qu’ils ne soient recouverts d’un drap avec deux trous pour les yeux. Ils n’auraient pas un corps chaud et matériel comme les êtres que je rencontre depuis quelque temps. (Elle lui sourit.) Oh, je comprends votre brusque inquiétude. Vous craignez que je ne vous laisse tomber pour un exorciste, pas vrai ?

Il sourit à son tour.

— Exact.

— Vous avez peur que je ne préfère la Bible et le crucifix au stéthoscope ?

— Me feriez-vous une chose pareille ?

— Jamais. Le risque serait trop grand. Que se passerait-il si je m’adressais à un prêtre catholique et que les spectres soient protestants ?

Elle voyait que McGee n’était pas dupe de sa feinte bonne humeur, qu’il la savait toujours déprimée et terrorisée. Mais il jouait le jeu, comprenant que s’attarder plus longtemps sur ses problèmes lui eût été néfaste. Elle avait besoin de changer de sujet et de plaisanter.

— Pour autant que je sache, un exorcisme est censé être efficace quelle que soit la religion de l’esprit concerné, dit-il. Il y aurait une belle pagaille dans l’au-delà si la logique entrait en ligne de compte. Parce que si un prêtre catholique ne pouvait exorciser un fantôme protestant, un crucifix laisserait de marbre les vampires juifs.

— Et comment repousserait-on ces derniers ?

— En brandissant devant eux un mezuzah.

— Ou des mets non kascher.

— Ce ne serait efficace qu’avec des vampires juifs pratiquants. Et vous oubliez les musulmans.

— Vous voyez ? dit-elle. C’est trop compliqué. Je ne peux engager un prêtre pour vous remplacer.

— Ah, il est agréable de se savoir utile.

— Oh, j’ai tellement besoin de vous, lui affirma-t-elle.

Elle sentit que sa voix changeait, qu’elle perdait son ton amusé sous l’influence des sentiments qu’il lui inspirait.

— Ça ne fait absolument aucun doute.

Sa hardiesse l’étonnait autant que McGee mais elle ne pouvait se taire tant elle était impatiente d’exprimer ce qu’elle éprouvait depuis deux jours.

— J’ai besoin de vous, Jeff. Et, si vous le désirez, je vous le répéterai tant qu’il me restera un filet de voix.

Il la fixa avec des yeux d’un bleu encore plus profond que d’habitude.

Elle tenta de lire ce qu’ils voulaient exprimer mais ne put percer leur secret.

Puis Susan se demanda si elle n’avait pas agi stupidement. Elle avait pu se méprendre sur les raisons de son attitude à son égard, assimiler à de tendres sentiments une simple sollicitude professionnelle. Si c’était le cas, elle allait vivre les instants les plus gênants de toute son existence.

Elle aurait voulu pouvoir remonter le temps d’une minute, effacer ce qu’elle venait de dire.

Mais McGee l’embrassa.

Et ce n’était pas un baiser chaste et timide, semblable à ceux que le médecin avait déjà déposés sur sa joue. McGee colla ses lèvres aux siennes et elle répondit à son baiser avec une ardeur qui ne lui ressemblait guère. C’était différent de toutes ses expériences précédentes. Cette fois, elle était elle aussi emportée par la passion et le désir. Les mains de McGee prirent son visage avec douceur. Il semblait craindre qu’elle n’eût quelque regret et ne vînt à s’écarter de lui… Il n’aurait pu supporter cette éventualité.

Lorsque leurs lèvres se séparèrent enfin et qu’ils se regardèrent pour s’étudier, découvrir en quoi leur baiser les avait changés, Susan lut un étrange mélange d’émotions dans l’expression de McGee : bonheur, surprise, confusion, embarras, et bien d’autres sentiments encore.

Elle crut discerner de la peur dans ses yeux.

De la peur ?

Avant d’en comprendre le sens, avant même d’être sûre de son interprétation de ce qu’elle découvrait dans ses yeux, il rompit le silence.

— Vous m’avez surpris. Je…

— Je craignais de vous avoir choqué ou…

— Non, non. Mais je… je n’avais pas compris…

— … que tous deux…

— … ce sentiment était réciproque.

— Ce n’était qu’une supposition…

— … et ce baiser a mis fin à vos doutes…

— Mon Dieu, oui !

Il l’embrassa à nouveau, sans s’attarder, les yeux fixés sur la porte. Pouvait-elle le lui reprocher ? Embrasser une patiente n’était pas ce qu’on pouvait attendre d’un médecin. Elle aurait aimé l’étreindre et le serrer contre elle, le posséder et être possédée par lui. Mais elle savait que ce n’était ni le lieu ni le moment.

— Depuis combien de temps… commença-t-elle.

— Avant même que vous ne sortiez du coma, peut-être…

— Mais… vous ne me connaissiez même pas.

— Disons que ce n’était pas véritablement de l’amour, mais quelque chose de très proche.

— J’en suis ravie.

— Et quand vous avez repris connaissance…

— Vous avez découvert mon charme et avez été pris au piège.

— Tout juste. J’ai découvert que vous possédiez ce que Mrs Baker appelle du « cran ». J’aime les femmes qui ont du cran.

Après quelques secondes de silence, elle demanda :

— Est-il possible de tomber amoureux aussi vite ?

— N’en avons-nous pas la preuve ?

— Je ne sais presque rien de votre vie.

— Elle est ténébreuse.

— Je veux tout savoir sur votre compte. Mais je suppose qu’ici…

— Ce n’est pas le lieu le plus approprié pour les confidences. Nos rapports ne devront pas être plus familiers que ceux qui existent entre un médecin et sa patiente. Il faudra attendre que vous quittiez l’hôpital, nous nous retrouverons dans un lieu plus discret…

— C’est en effet plus sage, dit-elle malgré son désir de le caresser et d’être caressée. Ne pourrons-nous pas faire quelques entorses au règlement ? Quelques baisers sur la joue de temps en temps ?

Jeff sourit et feignit d’étudier dignement la question.

— Eh bien… voyons voir… pour autant que je m’en souvienne, il n’y a rien dans le serment d’Hippocrate qui interdise à un médecin d’embrasser chastement une patiente sur la joue.

— Pourquoi ne pas commencer tout de suite ?

Il s’exécuta sur-le-champ.

— Sérieusement, dit-il, je pense que nous devons avant tout penser à votre rétablissement. Le reste suivra.

— Vous m’offrez de nouvelles raisons de lutter.

— Et vous remporterez la victoire, Susan. Nous la remporterons ensemble.

En le regardant à nouveau, elle comprit que c’était bien de la peur qu’elle avait lue dans son regard, un instant plus tôt. Même s’il se montrait optimiste, il se demandait au fond de lui-même s’il parviendrait à mettre un terme à ces hallucinations terrifiantes. Il ne se faisait pas d’illusions et savait qu’il pouvait échouer. De la peur ? Oui, il avait des raisons d’avoir peur. Il craignait d’être amoureux d’une femme sur la pente de la dépression nerveuse ou, pire, d’une femme menacée d’achever son existence dans un asile d’aliénés.

— N’ayez pas peur, lui dit-elle.

— Je n’ai pas peur.

— Je suis forte.

— Je le sais.

— Assez forte pour m’en tirer… avec votre aide.

Il déposa un autre baiser sur sa joue.

Et elle repensa à ce qu’elle avait dit un peu plus tôt au sujet des fantômes. Si seulement ils avaient existé. Si seulement son problème avait été aussi simple. De simples spectres. Des morts-vivants qu’une prière appropriée et une aspersion d’eau bénite auraient renvoyés au royaume des ténèbres. Qu’il aurait été agréable de découvrir que l’origine de ses problèmes n’était pas en elle ! Même si elle savait que c’était impossible, elle eût aimé découvrir la preuve que Harch et les autres étaient de véritables spectres, et qu’elle n’était pas folle.

Elle ignorait que son vœu serait bientôt exaucé… ou presque.